« The Cut : Exploring FGM » : un film qui lève le voile sur les mutilations génitales féminines.

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Le 6 février dernier, à l’occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines (MGF), j’ai assisté à la projection du film « The Cut : Exploring FGM », organisée par le GAMS (Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles), End FGM et Intact asbl , au Cinéma Aventure à Bruxelles. Dans ce film, qui est une production de la chaîne Al Jazeera, la journaliste suédoise d’origine érythréenne Fatma Naib se rend au Kenya et au Somaliland pour comprendre les raisons de la perpétuation des MGF dans ces pays. Elle termine son périple en retournant en Suède où elle devra faire face à son histoire personnelle. Issue d’une culture qui pratique les MGF, Fatima Naib interroge sa mère sur les raisons qui l’ont poussé à ne pas respecter la tradition en ne l’excisant pas ainsi que sur la manière dont elle a vécu le fait d’être elle-même excisée.

J’ai trouvé ce film très intéressant et très instructif car il permet de comprendre les enjeux qui sous-tendent la pratique des MGF et les moyens qui sont mis en œuvre pour l’éradiquer dans les pays visités. Durant son périple, Fatima Naib comprend au fil des rencontres que la pratique des MGF est profondément ancrée dans les communautés au Somaliland et au Kenya. Au Somaliland où la pratique est légale, on évalue à 90% le pourcentage de filles ayant subi des MGF. Tandis qu’au Kenya, bien que l’excision soit interdite depuis 2001, elle reste pratiquée notamment chez les Massais et chez les Pokot. Durant ces rencontres, Fatma a l’occasion de discuter avec des femmes, dont l’une d’entre elles est une exciseuse. Elle explique de manière méthodique comment elle a pratiqué l’excision sur des milliers de jeunes filles. D’autres femmes témoignent de leur expérience et détaillent les conséquences physiques au niveau des menstruations, des rapports sexuels et de l’accouchement entre autres. Tandis que certaines d’entre elles ne veulent pas perpétuer l’excision, d’autres affirment que leurs filles subiront le même sort au nom de la tradition.

Fatma Naib part également à la rencontre d’activistes africaines qui luttent pour éradiquer la pratique des MGF. A l’image de Nice Leng’ete, militante kenyane contre l’excision qui lutte au sein de l’ethnie massaï dont elle est elle-même issue pour que cesse cette pratique. En effet chez les Massaï, l’excision est pratiquée lors d’un rituel qui symbolise le passage de l’enfance à l’âge adulte. Grâce à son actvisime, Nice Leng’ete a permis qu’un rite de passage alternatif sans excision soit mis en place.

Domtila Chesang, de l’ethnie des Pokot, agit également à son niveau pour qu’enfin cesse les MGF sur les jeunes filles. Elle sensibilise sa communauté en expliquant l’importance de la scolarisation des filles, moyen d’éviter la pratique de l’excision, qui est un facteur qui pèse sur le montant de la dot lors du mariage. Une fille non excisée aurait droit à une dot moins élevée qu’une fille excisée. Dans le cas où elle serait éduquée, la jeune fille serait à même de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille, sans compter sur une dot. Consciente de s’attaquer à une pratique culturelle séculaire, Domtila Chesang rappelle bien que sa lutte na pas pour but de renier sa culture en disant ceci : « Nous aimons notre culture, tous les aspects sauf l’excision. »

Bien que les MGF concernent directement les femmes, les hommes sont aussi concernés. Fatma Naib a eu l’occasion d’en rencontrer certains et de leur demander leur avis sur l‘excision. Parmi eux, certains ne veulent pas entendre raison malgré les conséquences néfastes sur la santé des femmes comme cet homme somalien qui a affirmé ceci : « La culture est plus importante que l’opinion des femmes. » Cette phrase démontre que la pratique des MGF se justifie par le fait que l’intégrité physique et morale des femmes mérite d’être sacrifiée sur l’autel de la culture et des traditions. Durant cette conversation, des hommes somaliens s’exprimaient sur leur désir d’avoir une épouse excisée et le fait qu’une femme ne pouvait pas être considérée comme telle à leurs yeux si elle n’avait pas subi une excision.

Au Kenya, les hommes massaï sont également attachés à la perpétuation de la pratique des MGF. Pour les conscientiser, une vidéo de l’excision d’une enfant de 2 ans leur est montrée. Leurs visages horrifiés montrent bien qu’ils n’avaient pas conscience de l’horreur infligée et vécue par les filles excisées.

Je n’en dirais pas plus car je pense qu’il est réellement important de regarder ce film. C’est important car il met en lumière la réalité des MGF, la manière dont celles-ci sont ancrées dans de nombreuses cultures et la difficulté de faire changer les mentalités à ce sujet. Le film montre aussi l’importance du travail des activistes africaines pour éradiquer les MGF. Ce dernier point est essentiel selon moi car dans les discours occidentaux sur les MGF, le travail et l’implication des femmes africaines dans la lutte contre ces pratiques ont souvent été invisibilisés et minorisés. Les choses changent petit à petit avec la médiatisation des engagements de Hadja Idrissa Bah, Nice Leng’ete, Jaha Mapenzi Dukureh et d’autres contre l’abolition des MGF dans leurs pays respectifs.

« The Cut » est un film très dur en raison du sujet traité mais il est également porteur d’espoir. Les avancées acquises grâce au travail des activistes africaines démontrent qu’il est important de continuer à mener  le combat contre les MGF. Ces femmes prouvent, par leur résilience et leurs convictions, que chacune d’entre nous avons le pouvoir et la capacité de se dresser contre les injustices et d’opérer des changements significatifs dans la société. Ce film transmet également le message qu’il est possible de briser la tradition des MGF à l’image de la mère de Fatma qui a lui a expliqué, lors de leur tête à tête à la fin du film, que bien qu’elle ait été excisée elle-même, elle avait choisi de ne pas lui faire subir la même chose à sa fille. C’est un des moments les plus importants et les plus émouvants du film car il montre qu’il existe des femmes qui ont décidé de faire fi des traditions, des pesanteurs culturelles et de la pression de l’entourage pour faire passer le bien-être physique et psychologique de leurs filles avant tout.

Après le film, un débat a eu lieu avec Fabienne Richard, directrice du GAMS, ainsi que deux représentantes des organisations End FGM et Intact asbl. Cela a été l’occasion de parler de la situation en Belgique et de briser l’idée reçue selon laquelle la pratique des MGF n’aurait lieu que sur le continent africain. En effet, les MGF sont pratiqués dans 33 pays, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud et en Asie. De plus, de nombreuses femmes issues des diasporas de ces pays  qui sont nées ou résident en Occident sont aussi victimes des MGF. Il s’agit donc d’un combat mondial qui concerne actuellement, d’après les chiffres de l’UNICEF, 200 millions de filles à travers le monde. Concernant la Belgique, on compte environ 17.000 de filles et de femmes sont concernées par les MGF. Le GAMS œuvre depuis 1996 pour l’abolition des MGF en menant des campagnes de sensibilisations dans les communautés concernées avec les relais communautaires et en mettant des places des sessions d’informations et de formation à l’attention des professionnels de la santé qui sont amenés dans leur vie professionnelle à rencontre ou examiner des femmes excisées (médecins, assistants sociaux,…). Il a été rappelé aussi qu’il est possible de faire une opération reconstructrice du clitoris et que celle-ci est remboursée par la sécurité sociale. C’est une information qui est peu connue et qui explique le fait que de nombreuses femmes belges vont se faire opérer en France, ignorant qu’il est possible de le faire en Belgique. La fondatrice du GAMS Khadidiatou Diallo était également présente pour parler de la manière de son expérience personnelle (Elle a été excisée à 7 ans et mariée de force à 12 ans) et de la manière dont son vécu lui a donné envie de se battre pour lutter pour les droits des jeunes filles et des femmes.

Le échanges durant le débat ont été très intéressants. J’ai particulièrement apprécié le moment où Fabienne Richard a parlé  du fait que la condamnation des MGF doit s’accompagner aussi de la dénonciation d’autres pratiques qui sont toutes aussi dangereuses et néfastes. Elle a évoqué les opérations chirurgicales sur les enfants intersexes qui sont une mutilation faite aux corps des enfants sans leur consentement pour leur choisir un sexe. Elle a aussi parlé des opérations subies par certaines femmes, pour rétrécir ou agrandir leurs petites lèvres ou le clitoris, qui peuvent être aussi considérées comme des mutilations car même si elles sont faites par des adultes consentantes, ces dernières tentent de se conformer à un idéal de féminité érigée par la société patriarcale.

J’ai trouvé son propos très pertinent car je trouve que les discours en Occident (même ceux émanant d’organisations) relatifs aux MGF (et à d’autres problématiques telles que le mariage forcé ou la polygamie) ont des relents colonialistes, racistes et paternalistes. Comme je l’ai dit sur ma page Facebook à l’occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines, le 6 février, les MGF sont perçues par de nombreux Occidentaux comme une énième preuve de la barbarie et de l’infériorité des Africains. Ces derniers auraient besoin d’être « sauvés » par des Blancs, les seuls à même, de les « civiliser » et de les « faire entrer dans modernité ». Ce type de posture civilisationnelle doit changer. Ce relativisme culturel qui sous-tend l’action de nombreuses organisations et le traitement médiatique des MGF doit cesser. Le sexisme, la misogynie, la violence sexuelle et conjugale, le contrôle du corps et d’autres oppressions, qui résultent du patriarcat ne sont pas l’apanage d’un type de population. Les Occidentaux ne peuvent se targuer d’être intrinsèquement modernes et d’avoir des cultures exemptes de toute domination masculine. Les chiffres sur les violences faites aux femmes en Occident démontrent le contraire. Par conséquent, il est important que certaines organisations se départissent de cette lecture ethnocentrée (ou plutôt occidentalocentrée) pour mener le combat contre les MGF, non pas avec condescendance et mépris, mais plutôt avec respect et solidarité.

Bien que je dénonce les discours civilisationnels et colonialistes concernant les MGF, je considère qu’il est important de continuer à lutter pour leur abolition. Je précise cela car je sais de nombreux personnes africaines ou issues des diasporas refusent de parler publiquement de ce sujet par crainte d’alimenter ces discours racistes. Ces personnes sont d’ailleurs très critiques lors d’interventions de femmes d’origine d’africaine dans les médias occidentaux, les accusant d’être « à la solde des Blancs ». Je ne m’inscris pas dans cette manière de voir les choses. Je pense qu’il est important de dénoncer les MGF et que même si on peut dénoncer le discours occidental sur ces pratiques, on peut ne pas garder le silence au motif que cela alimenterait le racisme. De plus, il est important que les personnes concernées puissent témoigner de leurs expériences afin que la narration ne soit pas confisquée par d’autres à des fins malveillantes. On ne peut pas reprocher aux Occidentaux de s’approprier des combats à des fins néocolonialistes tout en gardant le silence sur ceux-ci.  Pour ces raisons, j’ai été assez déçue de constater qu’à la projection du film, nous n’étions que très peu d’Afrodescendants pourtant c’est un sujet qui nous concerne et sur lequel nous devons prendre position notamment les afroféministes. En tant qu’afroféministe, je me dois de condamner ouvertement les MGF qui sont une atteinte grave à l’intégrité physique et morale des femmes africaines. De plus, de nombreuses femmes issues des diasporas africaines en Occident sont également victimes de ces pratiques et le combat afroféministe doit se positionner clairement pour l’abolition des MGF et de nouer des alliances avec les féministes du continent africain dans ce but. Par conséquent, je refuse de garder le silence sur ce sujet au motif que cela alimenterait un discours colonialiste. La lutte pour la libération du corps des femmes ne peut être entravée par des considérations secondaires, je dis secondaire car selon moi la perception du Blanc sur  nos cultures ne doit pas être centrale au point de nous empêcher de prendre position contre des injustices. En outre, les Blancs n’ont pas besoin de nos propos ou de nos luttes pour avoir une image stéréotypée des cultures africaines. Ces stéréotypes résultant de l’époque esclavagiste et coloniale perdurent dans les sociétés occidentales depuis des siècles et ne peuvent être imputées à la dénonciation du sexisme par les féministes dans leurs sociétés.

En conclusion, les MGF sont une atteinte grave aux corps des filles et des femmes. La liberté de disposer de son corps, le plaisir, la jouissance sont des droits qui sont confisqués aux filles et aux femmes quand elles sont excisées. Ce n’est pas seulement leur parties génitales qui sont mutilées c’est également leur identité de femme qui est mutilée.

Le combat contre les MGF n’est pas un combat d’Africaines, d’Arabes ou d’Asiatiques. C’est un combat de femmes. Toutes les femmes, quelles que soient leurs origines ethniques ou sociales, doivent se sentir concernées quand les droits d’autres femmes sont bafoués. Toutes les féministes mener le combat contre les MGF au nom de l’égalité des droits pour les femmes.

Je terminerais avec cette phrase dite par une femme dans le film « The Cut » et qui en dit plus que mille mots : « La diversité et la richesse des femmes ne passe pas par l’oppression des femmes. »

 

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