Nos cheveux, nos choix!

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Hier, je lisais un article de BBC Africa sur les propos tenus par le président ougandais Yoweri Museveni à propos de Quinn Abenakyo, la nouvelle Miss World Africa. En effet, celui-ci  tweeté une photo de sa rencontre avec la jeune femme en indiquant en légende ceci « : (…) « I have encouraged her to keep her natural, African hair. We must show African beauty in its natural form.” (Je l’ai encouragé à porter ses cheveux naturels. Nous devons montrer notre beauté africaine dans sa forme naturelle.) A cela, Quinn Abenyako a rétorqué que bien qu’elle était d’accord avec le président avec le fait qu’il ne fallait pas copier le modèle occidental, nul n’a le droit de définir comment une personne porte ses cheveux et que le plus important c’est d’être en accord avec soi-même.

Pour être honnête, en lisant cet article je n’ai pu m’empêcher d’être profondément agacée. Agacée par ces injonctions perpétuelles faites aux femmes noires sur la manière dont elles doivent porter leurs cheveux. Pas assez naturelles, pas assez lisses, trop crépues, trop touffues….., il semblerait que nos chevelures ne trouvent jamais grâce aux yeux de la société. D’ailleurs, ce type d’injonction faite aux femmes de porter uniquement leurs cheveux naturels n’est pas nouveau. Il y a quelques mois le ministre des finances libérien a déclenché la polémique en interdisant au personnel féminin de son ministère le port de perruques et de tissages ainsi que de cheveux colorés. Cette décision a provoqué un tollé chez de nombreuses femmes qui ont considéré que c’était une atteinte à leur liberté de se coiffer comme elles le souhaitent.  Je partage entièrement leurs avis car ce type de réglementation a des relents sexistes qui a pour but d’exercer un contrôle sur le corps des femmes. En imposant aux femmes noires le type de coiffures qu’elles doivent porter ou non, c’est leur dénier de disposer de leurs corps comme elles le souhaitent.

Ces deux affaires me donnent l’occasion de parler d’un sujet que je souhaitais aborder sur le blog depuis un moment, à savoir l’injonction faite aux femmes noires dans leurs communautés de garder leur cheveux naturels au risque d’être traitée d’ « aliénée » ou de « complexée ».

Pendant des siècles, les femmes noires se sont vus imposer des codes esthétiques eurocentrés tels que le port du cheveu lisse. Durant les périodes esclavagistes et coloniales, le cheveu crépu fut diabolisé et considéré comme un stigmate de la supposée infériorité des Noirs. Ayant intégré ces normes, de nombreuses femmes ont eu recours au défrisage ou au port des tissages et des perruques pour se conformer aux diktats de beauté de la société occidentale. Aujourd’hui grâce au mouvement du retour au naturel, de nombreuses femmes arborent leur cheveu naturel avec fierté. Pour des raisons esthétiques ou politiques, elles ont décidé de se réapproprier leurs cheveux et leurs corps. Néanmoins, ce mouvement de retour au naturel qui avait pour but de permettre aux femmes d’avoir le choix et de ne plus sentir obligées de changer la texture de leurs cheveux pour être acceptée en société ou obtenir un emploi, a rapidement été détourné à des fins extrémistes. Certaines se souviendront sans doute des Nappex (des filles se réclamant du mouvement nappy qui avaient des positions extrémistes) qui sévissaient sur les réseaux sociaux et qui attaquaient les femmes qui se défrisaient ou portaient des extensions ou des perruques en les traitant d’ « aliénées » ou de « bounty ». Elles considéraient que les femmes noires qui ne portaient pas leurs cheveux crépus n’étaient pas de « vraies noires » et qu’elles « reniaient » leurs origines africaines. Cette rhétorique est présente également dans certains mouvements panafricanistes ou ceux qui se réclament du kémitisme. Ces mouvements qui sont généralement très masculins ont souvent un discours qui enferme les femmes noires dans un archétype très réducteur de « la femme noire » qui porte son cheveu naturel comme signe de son « authenticité ».

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Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai vu sur les réseaux sociaux des femmes noires, célèbres ou non, être insultées ou critiquées car elles ne seraient « pas assez noires » à cause de leurs tissages ou de leurs perruques. Aux yeux de ces personnes, la coiffure d’une femme reflète l’attachement de celle-ci à ses origines ou à sa culture. C’est complètement ridicule.

Je porte mes cheveux naturels depuis environ 5 ans. Après de nombreux défrisages de l’adolescence à l’âge adulte, j’ai décidé de découvrir ma véritable texture capillaire. Je me souviens qu’au moment où j’ai commencé à porter mes cheveux crépus, j’ai reçu de nombreux commentaires dont un qui m’a mise très mal à l’aise. Un homme que je connais m’a dit :  « Tu portes tes cheveux naturels, tu assumes enfin d’être africaine , c’est très bien ça ! » Sur le moment, je lui ai répondu que je n’étais pas plus africaine maintenant que je ne l’étais il y a quelques semaines et que ma coiffure n’avait aucun but revendicatif. Sûr de lui, il a continué à marteler que les femmes noires « devaient arrêter de se prendre pour des femmes blanches » et « assumer leur africanité ». Je n’ai pas renchéri mais en y réfléchissant plus tard, je me suis dit qu’il y avait un véritable problème chez certains membres de notre communauté.

Il est incontestable que le cheveu crépu est éminemment politique. Comme je l’ai rappelé précédemment, le cheveu crépu fut stigmatisé au profit du cheveu lisse durant des siècles. De ce fait, le port de ce type de cheveu peut être considéré comme un acte de résistance dans un  environnement occidental qui infériorise toutes les textures de cheveu qui ne sont pas lisses. Dans cette optique, le retour au naturel peut être pour certaines Noires une manière de se réapproprier leur identité culturelle et affirmer la fierté de leurs origines. Cependant, on ne peut pas lier de manière systématique le port du cheveu crépu à l’acceptation de ses origines par une personne. En d’autres termes, se défriser les cheveux n’est pas forcément un signe d’aliénation. Bien que la pratique du défrisage a été conçue pour permettre aux Noirs d’altérer la texture de leurs cheveux pour être accepté dans la société occidentale, il peut être considéré aujourd’hui comme un geste esthétique comme un autre. En effet, de nombreuses femmes noires fières de leurs origines et très à l’aise avec leurs cultures se défrisent les cheveux. Elles ne sont pas moins noires ou africaines que moi! Pour quels motifs, seraient elles considérées comme moins africaines ? L’africanité d’une personne ne peut se résumer uniquement à la texture de cheveu de cette personne. D’ailleurs, l’africanité ne revêt pas une seule dimension, on peut être Africain.e de différentes manières. Nous dénonçons en permanence la vision essentialiste des Occidentaux à notre égard qui nous enferme dans une image unique et étriquée. Nous ne pouvons pas reproduire ce même schéma en imposant à nos congénères un modèle auxquels ils doivent se conforme sous couvert d’ « être un.e vraie.e Africain.e. »

2018-03-24

Pour en revenir aux cheveux des femmes noires, il est plus que temps qu’on cesse de nous imposer la manière dont on doit se coiffer. Nos cheveux nous appartiennent. Ils n’appartiennent ni à la société occidentale qui souhaitent que nous nous soumettions à ses diktats, ni aux Panafricains et Kémites qui ont la nostalgie d’une Egypte antique qu’ils n’ont pas connus. D’ailleurs, durant cette période les Egyptiens portaient également des perruques donc cette idée selon laquelle que nos ancêtres auraient toujours porté leurs cheveux crépus est fausse et relève du mythe. De plus, il est important que nos cheveux ne soient pas instrumentalisés dans des considérations idéologiques qui ont pour but de nous déshumaniser. La narration sur les cheveux crépus féminins ne doit pas être confisquée à notre détriment. Il nous appartient de ne nous la réapproprier afin de mettre fin aux idées reçues et aux injonctions perpétuelles.

A ce sujet, il est important de déconstruire une idée reçue sur le retour au naturel et l’afroféminisme. Je me souviens que lors d’un débat auquel j’ai participé il y a quelques mois, une jeune femme m’a demandé si l’afroféminisme prônait le retour au naturel et s’il fallait porter son cheveu crépu pour être afroféministe. A cela, j’ai répondu que la question du cheveu crépu est un enjeu essentiel dans les luttes afroféministes car il est une source de discrimination et d’ostracisation pour de nombreuses femmes noires en Occident mais également en Afrique. Néanmoins, le mouvement afroféministe défendait l’autodétermination des femmes noires dans tous les aspects de leurs vies et de ce fait, une femme noire a le droit de porter le cheveu crépu comme elle avait le droit de le porter défrisé ou de porter des extensions. La liberté de choix des femmes noires est fondamentale, on ne peut pas se revendiquer d’un mouvement féministe et dénier à des femmes le droit de disposer de leurs corps comme elles le souhaitent.

En tant que femmes noires, nous évoluons dans des sociétés dans lesquelles s’exercent des contrôles incessants sur nos corps, nos sexualités, nos choix de vie et nos cheveux tant dans la société occidentales que dans nos société d’origine. Ces contrôles et ces injonctions à la respectabilité doivent cesser car ils ont pour but de nous empêcher de nous émanciper et d’avoir la pleine maîtrise de nos corps et donc de nos vies. Cette image de « la bonne femme noire » qu’on nous enjoint à suivre sous peine d’être taxée de « bounty » n’est qu’une illusion aux relents sexistes et misogynes qui permet à certains hommes d’asseoir leur prétendue supériorité car eux seuls sauraient ce qui est bon pour la femme noire « égarée culturellement » et qu’il faut remettre sur le « bon chemin ». Cette attitude patriarcale dénie le droit aux femmes de choisir la manière dont elles souhaitent vivre leur féminité. Elle a aussi pour but de diviser les femmes noires entre celles qui seraient « respectables » car elles portent le cheveu crépu et celles qui seraient « non respectables » car elles portent les cheveux lisses et seraient de « mauvaises Noires ». Cette stratégie du « diviser pour mieux régner » est payante quand on constate les attaques féroces des premières envers les secondes notamment sur els réseaux sociaux.

India Arie chantait « I’m not hair » afin de dire au monde que ces cheveux ne définissent pas la personne qu’elle est. Je suis en partie d’accord avec elle. Même si nos cheveux ne peuvent pas à eux seuls définir la complexité de ce que nous sommes, nos cheveux reflètent dans un sens, nos personnalités, nos goûts et nos envies. Notre individualité est importante et elle ne peut être sacrifiée sur l’autel de représentations fantasmées et étriquées.

Locksées, défrisées, tissées, tressées, perruquées, crépues, colorées, nous avons droit à la même considération et au même respect ! Cessez de nous dire quoi faire avec nos chevelures!

Nos cheveux, nos choix !

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3 réflexions sur “Nos cheveux, nos choix!

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