« Noire n’est pas mon métier », ouvrage collectif initié par Aïssa Maïga.

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Le 16 mai 2018 sur les marches du Festival de Cannes, seize actrices noires dansent et chantent à tue-tête sur “Diamonds” de Rihanna sous le regard fier et bienveillant de la chanteuse Khadja Nin, membre du jury. Nadège Beausson-Diagne, Mata Gabin, Mïmouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Sabine Pokora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré et France Zobda. Elles étaient toutes là. Belles et flamboyantes. Cette sororité était belle à voir. Cette image forte a marqué les esprits et a suscité l’intérêt même en dehors des frontières françaises. La présence de ces seize femmes noires à cet évènement était symbolique et politique. Elles étaient venues pour faire passer un message au monde du cinéma : Elles ont en marre d’être cantonnées à des rôles stéréotypées en raison de la couleur de peau. Elles veulent que seuls leurs talents d’actrices et de comédiennes soient reconnus. Elles veulent que les écrans de télévision et de cinéma et les scènes de théâtre reflètent la diversité de la société française.

Ces revendications, elles les portent dans un recueil de témoignages intitulé “Noire n’est pas mon métier ». Dans cet ouvrage, ces seize actrices racontent les difficultés qu’elles ont rencontré dans leur profession en raison de leur genre et de leur couleur de peau. Elles narrent avec honnêteté, sincérité, émotion et parfois beaucoup d’humour les expériences déplaisantes et les micro-agressions qu’elles ont subies dans l’exercice de leur métier. Racisme, sexisme, animalisation, fétichisation, hypersexualisation, assignation identitaire,etc… Elles sont d’origines diverses, de générations différentes avec leurs parcours et leurs trajectoires propres mais leurs expériences professionnelles sont toutes teintées d’expériences déshumanisantes qui trouvent leur origine dans les stéréotypes racistes et sexistes assignés aux femmes noires. Par conséquent, les rôles stéréotypés (prostituée, femme de ménage, etc..) qui leur sont systématiquement proposés sont le produit de cette double discrimination qu’elles subissent.

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Ce recueil de témoignages fut très intéressant et passionnant à lire. Au fil des pages et des anecdotes, je n’ai pu m’empêcher de m’identifier à certaines expériences vécues par les actrices. Bien que je ne sois pas actrice, je suis une femme noire qui a du également faire face dans ma vie professionnelle à toute une série de d’actes et de comportements racistes. De plus, j’habite en Belgique et même si les contextes français et belges sont très différents, le racisme anti-Noirs y est très présent et l’histoire coloniale a laissé en héritage des stéréotypes et ds préjugés similaires à ceux existant en France.

Un des aspects que j’ai trouvé important dans les témoignages, c’est la sincérité avec laquelle certaines actrices ont avoué avoir dû supporter et tolérer des propos discriminants par peur de perdre leur emploi ou de ne pas retravailler. En effet, qui d’entre nous n’a jamais dû serrer les dents ou courber l’échine face à des comportements racistes pour ne pas se retrouver dans une situation de précarité financière? C’est un point important selon moi car cette position fragile dans laquelle se trouvent de nombreuses personnes non blanches a des impacts considérables notamment sur leur santé mentale.

A travers leurs récits, ce sont les maux d’une société qui peine à se regarder en face qui se révèlent. A travers leurs témoignages, c’est le cri de colère de toute une partie de la population française qui refuse d’être réduite à des clichés et des stéréotypes en raison de son origine ethnique réelle ou supposée, qui se fait entendre. A travers leurs anecdotes, c’est un passé esclavagiste et colonial que l’on tente d’oublier, de minimiser ou de nier qui se révèle être bien présent dans les inconscients collectifs. Ces témoignages, ces anecdotes et ces récits sont un état des lieux des discriminations et des préjugés à l’encontre des Noirs en France. Ils démontrent que le chemin reste long à parcourir pour décoloniser les esprits, les mentalités mais également l’ensemble de la société.

Je salue l’initiative d’Aïssa Maïga qui a eu l’idée de faire témoigner ces quinze autres collègues afin de mettre en lumière les expériences des actrices noires en France. Ces seize femmes ont eu le courage et l’audace de jeter le pavé dans la mare pour dénoncer le racisme et le sexisme dans le milieu du théâtre, du cinéma et de la télévision. C’est un acte militant et politique qu’il faut saluer car « Noire n’est pas mon métier » a permis de visibiliser les discriminations spécifiques vécues par les femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme, de soulever des questions importantes telles que l’importance de la représentation des minorités sur les écrans français et la prévalence des préjugés et des stéréotypes issus de la période esclavagiste et coloniale à l’endroit des Noirs dans le milieu artistique et plus globalement dans la société française. Le succès du livre et la résonance positive qu’a eue leur présence au Festival de Cannes démontre qu’avec cet ouvrage, elles sont devenues (malgré elles?) le porte voix de milliers de personnes qui n’aspirent qu’à être considérés comme des citoyens à part entière dans la nation française.

Malheureusement, je déplore que certains n’aient pas saisi l’importance de ce projet et aient préféré trouver matière à polémiquer inutilement. En effet, certaines pages Facebook très suivies par les communautés afro francophones ont remis en cause l’engagement de certaines actrices en raison du fait qu’elles auraient un compagnon non noir, en l’occurrence blanc. Ces critiques sont stériles, inutiles et absurdes. L’engagement d’une personne ne peut pas être jugé en fonction de la personne qui partage sa vie. Ce type d’attaques n’est pas nouveau, les femmes noires continuent de voir leur attachement à leur communauté jugé en fonction du degré de mélanine de leur compagnon. Bien que certains hommes noirs subissent aussi ce genre de jugements, les femmes sont plus souvent visées par ce type de commentaires désobligeants. Il n’y a qu’à voir les critiques abjectes reçues par Serena Williams lorsqu’elle a annoncé se relation avec Alexis Ohanian. Les femmes  noires n’ont pas à se justifier ou à monter « patte blanche » (sans mauvais jeu de mots) pour pouvoir être engagées politiquement ou lutter contre les discriminations qu’elles subissent. En tant que Noires, elles sont parfaitement légitimes pour parler des problématiques qui concernent leurs communautés. Leur vie privée n’ a pas être scrutée, analysée ou même décortiquée pour savoir si elles sont « autorisés » ou pas à défendre leurs communautés.

En conclusion, « Noire n’est pas mon métier » a créé l’évènement en France et à l’étranger. A juste titre. Pour la première fois, seize actrices et comédiennes noires françaises ont pris la parole pour raconter leurs vécus et leurs expériences. Comme vous le savez, la réappropriation de la parole est pour moi un acte émancipateur et je salue donc toute initiative, comme celle-ci,  qui abonde dans ce sens.

De nombreux enseignements son à retirer de cet ouvrage mais le plus important pour moi est : la sororité. En collaborant ensemble, les seize actrices de « Noire n’est pas mon métier » ont démontré que le mot « sororité » n’était pas un vain mot, un concept en vogue ou un simple hashtag. En décidant d’unir leurs forces pour dénoncer les discriminations qu’elles subissent , elles ont prouvé que malgré nos différences et la multiplicité de nos expériences, nous subissons des discriminations similaires en raison de notre condition de femmes noires et qu’il est important que nous luttions ensemble pour changer les choses.En outre, cette image de ces seize femmes noires sur le tapis rouge de Cannes était belle et très émouvante. Elles chantaient, dansaient, se célébraient et s’aimaient. Cette image symbolise pour moi à elle seule ce qu’est la sororité. De plus, même sur les plateaux de télévision sur lesquels elles étaient invitées comme sur le plateau de C à Vous sur France 5 (vidéo à voir ci-dessus), elles ont laissé transparaître cette belle solidarité féminine qui a même ému la présentatrice. Comme je l’ai déjà exprimé sur les réseaux sociaux et dans un précédent article, je déplore que cette sororité ne soit pas réellement effective, particulièrement entre femmes noires. Il n’y a qu’à se balader sur les réseaux sociaux pour en avoir un triste aperçu.Combien de fois n’ai -je pas vu des femmes noires qui prétendent œuvrer pour l’émancipation des femmes noires, s’en prendre à d’autres femmes noires et agir avec malveillance à leur égard?Ce type de comportements desservent notre cause et ne fait que nous affaiblir. La sororité elle ne se proclame pas, elle se vit au quotidien. La solidarité et la bienveillance envers d’autres femmes noires sont importantes pour pouvoir avancer ensemble, pour pouvoir nous émanciper et nous libérer des oppressions que nous subissons. Comme je l’ai toujours prôné, c’est dans l’union que nous seront plus fortes!

Merci à Nadège Beausson-Diagne, Mata Gabin, Mïmouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Sabine Pokora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré et France Zobda. Merci d’avoir partagé avec nous vos histoires, vos tribulations, vos victoires, vos échecs, vos doutes et vos espoirs dans lesquels nous nous sommes reconnues et qui sont un peu les nôtres. Merci de nous avoir donné ces belles image de sororité qui prouvent qu’en étant unies et solidaires, nous pouvons déplacer des montagnes. Merci!

Noire n’est pas mon métier, ouvrage collectif, Editions Seuil, 2018, 128 pages, 17€.

 

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Une réflexion sur “« Noire n’est pas mon métier », ouvrage collectif initié par Aïssa Maïga.

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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