Témoignage de Betty Codjie sur le repassage des seins : « C’est tout à fait normal pour une fille d’avoir des seins alors l’en priver ou freiner le développement de ceux ci c’est un peu comme lui demander de renier sa nature. »

 

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Il y a quelques semaines, j’ai posté sur ma page Facebook une vidéo d’une jeune femme victime du repassage des seins. Le repassage des seins est une pratique qui consiste à utiliser des objets chauffés ou non pour masser , scarifier ou bander les seins des jeunes filles en vue de les empêcher de croître ou de les faire disparaître. Cette opération a pour but de faire disparaître la poitrine naissante des filles afin d’éviter qu’elles attirent le regard des hommes et ainsi éviter des grossesses précoces. Répandu principalement au Cameroun (où une femme sur dix en est victime) mais également dans d’autres pays africains tels que la Guinée-Bissau, le Tchad et en Guinée, le repassage des seins a de nombreuses conséquences physiques et psychologiques. En effet, de nombreux femmes ayant été victimes de cette pratique souffrent de mastodynites (douleurs mammaires), de kystes, d’infections, d’abcès et également de déformation mammaire qui entraîne une chute précoce des seins. Le cancer du sein pourrait également être une conséquence du repassage des seins car même le lien de causalité n’a pas pu être incontestablement établi, il a été constaté que de nombreuses victimes souffraient par la suite de la maladie.

Donc suite au partage de cette vidéo, j’ai reçu quelques commentaires dont un qui m’a particulièrement touché laissé par Betty Codjie, qui expliquait qu’elle avait vécu également cette expérience et que le traumatisme avait été profond. J’ai ensuite discuté avec elle en inbox et je lui ai proposé de témoigner sur mon blog pour partager son expérience pour sensibiliser sur cette pratique, ce qu’elle a accepté de faire.

1. Peux-tu te présenter en quelques mots?

Je m’appelle Betty Codjie, j’ai 24 ans et je suis étudiante en audit. Je suis togolaise et je vis à Lomé. Je tiens un blog lifestyle nommé Golden Betty.

2. J’ai posté récemment une vidéo sur ma page qui parlait du repassage des seins à laquelle tu as réagi car tu en as été victime. Peux-tu nous en parler? Quel âge avais-tu? Quelle a été la raison qui a été invoqué par les personnes qui t’ont fait ça? Comment t’es tu sentie après?

Je devais avoir 12 ou 13 ans au moment des faits.J’étais une adolescente normale,mon corps se développait notamment ma poitrine et donc chaque matin à l’aube on me réveillait pour ‘’battre ma poitrine’’. Je dis ‘’battre’’ parce que c’est ce que je ressentais en ce moment.Déjà que mes seins étaient encore précoces et très sensibles au toucher. Cela se faisait avec une spatule,dans un premier temps on masse les seins avec du beurre de karité ensuite on frappe dessus avec l’objet en question.

Naturellement,je ne comprenais pas et quand j’ai eu a posé la question j’ai pas eu de réponse claire.Ici en Afrique on s’attend pas à ce qu’un enfant pose des questions.Il exécute. Après j’ai cru entendre ma tante dire que le but de cette pratique était de freiner le développement des seins pour que les hommes ne s’intéressent pas de manière précoce à la jeune adolescente que j’étais. Moi dans mon coin je me sentais gênée et finalement je me suis dit que si on cherchait coûte que coûte à ce que mes seins ne se fassent pas voir c’est qu’en fait avoir des seins c’est mauvais.

3. Y a t-il eu des conséquences physiques ou psychologiques?

Bien sûr qu’il y a des conséquences aussi physiques que psychologiques. Physiquement ça rends les seins un peu trop mous et sur le plan psychologique j’en ai souffert énormément. Je n’aimais pas mon corps en particulier ma poitrine et plus je grandissais plus elle prenait du volume. J’étais frustrée au point d’être obligée de mettre des sous vêtements serrés histoire de cacher ma poitrine.

4. On parle souvent du repassage des seins comme d’une pratique qui est principalement répandue Cameroun. Tu es togolaise. Est-ce répandu au Togo? C’est une pratique qui a lieu dans tous les milieux, toutes les religions,toutes les ethnies? Plus en zone rurale ou en ville?

A l’époque j’avais des camarades qui elles aussi étaient victimes de cette pratique. Je pense bien qu’elle est répandue au Togo. Moi je suis née et j’ai grandi à Lomé la capitale donc j’imagine bien qu’en zone rurale plusieurs filles doivent y faire face aussi.

5. En tant qu’adulte, quel regard portes tu sur cette pratique? Que penses-tu qu’il faudrait faire pour éradiquer cette pratique? 

J’ai de mon côté réussi à passer outre cette gêne,cette frustration que j’avais par rapport à mon corps notamment ma poitrine.C’est tout un processus parce qu’il faut dans un premier temps accepter que ce n’est pas de notre faute si on en a été victime. Ensuite, il faut pardonner aux auteurs surtout que la plupart sont des membres de la famille et apprendre à s’aimer à nouveau. Je me sens beaucoup plus à l’aise dorénavant. Cette pratique n’a pas lieu d’être.C’est tout à fait normal pour une fille d’avoir des seins alors l’en priver ou freiner le développement de ceux ci  c’est un peu comme lui demander de renier sa nature.

Plutôt que de repasser les seins des filles, on pourrait par exemple à la place faire comprendre à l’intéressée la nouvelle phase dans laquelle elle rentre,comment comprendre tout ces changements qui s’opèrent sur son corps et les éventuels regards que cela pourrait attirer sur sa personne.

6. Que dirais-tu à des jeune filles qui ont subi comme toi le repassage des seins?

Je leur dit courage! Les blessures les plus profondes sont celles qu’on ne voit pas et pour en guérir il faut tout un processus.Le fait est qu’il faut en guérir et avoir le courage de dénoncer et sensibiliser les autres.

Je tiens à remercier Betty pour avoir pris le temps de livrer son témoignage. Il était très important pour moi de parler du repassage des seins sur le blog car c’est une pratique peu connue qui a des conséquences ravageuses sur la santé et le bien-être des femmes. D’ailleurs, le témoignage de Betty est très révélateur de la souffrance physique et psychologique qu’entraîne le repassage des seins chez les victimes. Cet acte, qui est une réelle atteinte à la féminité, entrave le développement des jeunes filles en raison de considérations sexistes et machistes. En effet,les partisans de cette pratique considèrent que le repassage des seins permet d’éviter que le regard des hommes se posent sur les jeunes filles, que ceux-ci ne soient attirés par elles et ainsi retarder le plus possible l’âge du premier rapport sexuel. Ce type de justification s’inscrit dans une logique sexiste qui veut que le corps des femmes soit intrinsèquement sexualisé et que par conséquent, elles doivent le cacher afin d’éviter le regard masculin. Ce regard masculin au nom duquel les femmes subissent depuis des siècles des violences corporelles et des mutilations génitales comme le repassage des seins mais également l’excision. Ces pratiques mutilantes et dégradantes obéissent à la même logique, qui est celle de contrôler le corps, la féminité et la sexualité des femmes. Les hommes, quant à eux, ne sont jamais inquiétés ou réprimandés pour les comportements répréhensibles dont ils sont coupables. On apprend aux femmes depuis leur jeune âge qu’elles doivent avoir honte de leur corps, qu’elles doivent le cacher pour éviter le viol et d’autres violences sexuelles. Le patriarcat, pour asseoir la domination masculine, diabolise et ostracise le corps féminin et dédouane les hommes des actes commis à l’encontre des femmes. Ils jouissent d’une certaine impunité et sont considérés comme des « victimes » du corps et des attributs féminins. Face à cela, on peut que s’interroger : Qu’en est-il des hommes? Pourquoi ne leur apprend on pas dès leur plus jeune âge à respecter les femmes? Pourquoi ces mères qui infligent ces violences à leurs jeunes filles n’inculquent-elles pas à leurs garçons que le corps d’une femme lui appartient et qu’il doit être respecté? Pourquoi les filles doivent-elles porter sur leurs épaules la responsabilité des actes malveillants qui sont commis à leur égard?  Pourquoi les femmes devraient payer de leur chair les turpitudes des hommes? Le fait de devoir se poser ces questions démontre que que les inégalités et les injustices subies par les femmes sont à ce point ancrées dans les mentalités, que beaucoup perpétuent (y compris des femmes ) ces violences sexistes et machistes.

Il faut savoir que le repassage des seins est également pratiqué pour éviter les grossesses précoces. En effet, certaines femmes qui le pratiquent considère cela comme « un moyen de contraception » destiné à empêcher les jeunes filles à tomber enceintes trop tôt. Bien que la problématique des grossesse précoces en Afrique soit sérieuse du fait du nombre important de fillettes ou adolescentes qui tombent enceintes de manière prématurée, est-il nécessaire de leur infliger une telle violence physique? L’éducation sexuelle n’est-elle pas préférable à cette mutilation corporelle? Dans de nombreuses société africaines, le sexe un tabou dans les familles, les adolescent.e.s n’ont donc pas accès à une sensibilisation aux questions liées à la sexualité.

Il est important de souligner que grâce aux progrès de la médecine, les femmes victimes du repassage des seins peuvent subir une opération réparatrice. En France, l’opération est prise en charge par la sécurité sociale.

En conclusion, la sensibilisation sur la pratique du repassage des seins est primordiale. Il est important que cette violence exercée sur le corps des femmes soit reconnue afin qu’on puisse lutter contre ce fléau. En effet, le repassage des seins n’est pas recensée par l’OMS comme une mutilation au même titre que l’excision. Elle ne fait pas l’objet d’autant de mobilisations que d’autres types de violences faites aux femmes malgré les conséquences graves  à plusieurs niveaux pour les victimes. Pour éradiquer ce fléau, il est également primordial d’oeuvrer pour un changement de mentalités, pour qu’enfin les femmes ne voient plus leurs corps, leur sexualité et leur dignité bafouées et mutilées pour permettre que perdure un système qui les avilit et qui les oppresse. Pour cela,la libération de la parole est essentielle, les victimes doivent pouvoir parler de leur expérience en toute sécurité afin de sensibiliser le plus grand nombre. La solidarité est également essentielle car nous devons pouvoir les écouter et surtout oeuvrer à l’éradication de cette violence faite aux femmes car c’est toutes ensemble que nous pourrons mener la lutte pour l’émancipation et la libération des femmes.

 

 

 

 

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