Interview de Milly ParKeur, rappeuse afroféministe togolaise : « On ne peut pas lutter de la même façon que les femmes blanches ont lutté chez elles, on ne vit pas dans les mêmes sociétés donc nous devons trouver nos propres modes d’actions. »

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J’ai découvert récemment une jeune rappeuse  talentueuse prénommée Milly Parkeur grâce au webzine féminin togolais Tougbedze. Passionnée de rap depuis l’âge de douze ans, Milly Parkeur a décidé d’utiliser sa plume et son flow pour dénoncer les oppressions vécues par les femmes de son pays et inspirer les jeunes filles togolaises à aller au bout de leurs rêves et de leurs aspirations. Pour ces raisons, j’ai souhaité l’interviewer cette jeune rappeuse pleine de vie afin qu’elle nous parle de son parcours et de ses engagements et nous livre son regard sur la situation sur la société togolaise en matière de droits des femmes.

  1. Peux-tu te présenter en quelques mots? (nom, prénom, âge, études, ect…)

Je suis Milly Parkeur tout simplement parce que j’ai des milliers de mots dans le cœur ;). J’ai 20 ans, je suis togolaise, je suis rappeuse et étudiante en droit !

2. Tu es une jeune femme et tu fais carrière dans le rap, un milieu très masculin. As-tu dû faire face à des défis particuliers sur la scène rap de ton pays en raison de ton sexe? Quels sont-ils?

Ben, comme dans la plupart des pays je pense, le rap est considéré comme un milieu d’hommes donc les défis sont nombreux . Après par rapport à d’autres filles, j’ai la chance d’avoir une structure qui me soutient, le label Africa Real Music Industry d’Atomik Corporation, donc ça facilite les choses. Je sais par exemple que certaine jeunes femmes qui se lancent dans ce milieu sont confrontées à des propositions sexuelles explicites pour les « aider » à faire avancer leur carrière. Ce qui n’a pas été facile, c’est de convaincre ma famille. C’est pourquoi mon premier titre « Le temps d’essayer »lui était adressé. J’ai vraiment envie qu’on casse l’image de « voyou » qu’on colle souvent au rap. Ce n’est qu’un style musical qui porte tellement d’autres choses aussi.

La seule chose qui m’indispose un peu c’est qu’on essaye toujours de me mettre en concurrence avec les autres rappeuses alors qu’on n’est pas nombreuses déjà. Je crois que ça fait un peu partie du Hip Hop, c’est la culture du clash. Mais pourquoi ne pas essayer de m’opposer aux rappeurs alors ? Personnellement ça m’intéresse pas, je rappe surtout pour m’exprimer. Et puis bien évidement, à chaque interview dans les médias togolais, on me parle de rap féminin. Les hommes font du rap, les femmes font du rap féminin….

Bref ce n’est pas facile mais on se bat pour s’imposer ! Et paradoxalement, comme on n’est pas nombreuses ça nous donne aussi une visibilité supplémentaire. Les gens sont curieux de savoir qui est cette « nana » qui fait du rap!

 3. Dans tes textes, tu parles des droits des femmes et tu plaides pour l’émancipation de celles-ci. Te revendiques-tu féministes et pourquoi?

Féministe, oui je le suis ! Afroféministe bien sûr ! Pourquoi ? Parce que je crois que c’est assez simple, les femmes n’ont malheureusement pas les mêmes opportunités que les hommes dans la vie or je pense qu’on est toutes aussi capables qu’eux. Je pense que si les femmes avaient plus d’opportunités, le monde irait mieux !

4.  Qu’est-ce que signifie être afroféministe pour toi? Quels sont pour toi les défis et obstacles spécifiques que les femmes noires /africaines doivent surmonter?

De manière générale les femmes ont moins d’opportunités que les hommes mais toutes les situations ne se valent pas. En outre, on ne peut pas lutter de la même façon que les femmes blanches ont lutté chez elles, on ne vit pas dans les mêmes sociétés donc nous devons trouver nos propres modes d’actions. Nous connaissons des difficultés supplémentaires qui s’expliquent aussi par le manque de représentations des nôtres, par une occidentalisation de la culture et des canons de beautés. Les femmes noires sont encore plus invisibles que les autres. D’un autre côté,  les hommes africains prennent également l’excuse de la culture pour expliquer certaines situations. C’est pourquoi il est important selon moi de parler d’Afroféminisme et non de féminisme tout court.
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5. Parle-nous de la situation des femmes dans ton pays, le Togo? Quelles sont les avancées réalisées en matière de droits des femmes selon toi? Et quelles sont les progrès à réaliser en la matière?

Le Togo n’est certainement pas le pire pays du monde pour être une femme. Chez nous les femmes travaillent, elles sont entrepreneures et ça leur donne une certaine liberté. Il n’en reste pas moins que l’accès à l’école (bien que ça évolue) est plus difficile pour les filles, surtout quand on avance dans la scolarité. Certains métiers ne sont pas considérés comme convenables pour les filles également. Et bien évidemment il y a tous les problèmes liés à la santé et à la reproduction. C’est ce que j’aborde dans ma nouvelle chanson « Toi et Moi Contre le Monde » qui a pour but de sensibiliser sur les grossesses précoces. Malheureusement le problème des grossesses précoces chez les jeunes filles notamment à l’école est assez répandu au Togo et une grossesse à 16 ans détruit la vie ! Même dans le meilleurs des cas où la jeune fille garderait l’enfant avec le soutien de sa famille, de celle du père de l’enfant, elle serait obligée d’arrêter l’école au minimum pour une année. Dans la plupart des cas, elles arrêtent l’école définitivement alors que les hommes poursuivent leurs études sans problèmes.

Au Togo, l’avortement est interdit. Quand des jeunes filles désespérées décident d’avorter c’est aux moyens de mélanges de médicaments dangereux, de « recettes » traditionnelles, ect… « Perdre ses jambes », comme il est dit dans la chanson « Toi et moi contre le monde », est peu probable. Mais il n’est pas rare d’y perdre sa vie tout court! Il faut donc résoudre le problème avant qu’on en arrive à une grossesse. Les contraceptifs ne sont pas faciles d’accès ici et plutôt chers aussi. L’éducation sexuelle est assez limitée et les femmes de manière générale ont du mal à imposer le préservatif.

Les avancées nécessaires selon moi sont de mieux éduquer les jeunes filles et les jeunes garçons, de les conscientiser et de donner plus d’opportunités aux femmes de manière générale !

5. Comment ton engagement féministe est-il perçu dans ton pays? Es-ce facile ou difficile d’être féministe au Togo?

Il faut dire qu’au Togo, le mot « féminisme » n’est pas très utilisé donc je ne suis pas sûre que mon public me perçoivent en tant que « féministe ». Mais les togolaises ont toujours eu la réputation d’être des femmes fortes. Après comme les messages que je porte sont plutôt des encouragements et des conseils pour mes petites sœurs tels que : « Faites passer l’école en premier », « travaillez dur pour réaliser vos rêves »,« pensez à votre avenir au lieu d’essayer de satisfaire un garçon ». J’imagine que je dois agacer certaines personnes mais on ne peut pas plaire à tout le monde ! Mais si d’autres écoutent mes textes et que ça les fait réfléchir, j’ai déjà tout  gagné!

 6. Que peut-on te souhaiter pour la suite de ta carrière?

D’avoir toujours plus d’inspiration, de réussir à toucher le cœur de mon public, je crois.

 7. Le mot de la fin ?

Merci à toi, Afrofeminista, qui contribue à rendre visible les femmes noires et africaines à travers le monde ! Merci de m’avoir donné la parole et bien sûr une grosse pensée à tous les tsalés (un mot d’argot local qui signifie « mon pote » ) et les amazones qui me suivent! Et puis merci aussi au webzine Tougbedze.com qui nous a mises en relation.

 

Un grand merci à Milly Parkeur pour sa gentillesse et sa disponibilité. Je suis heureuse de voir des jeunes femmes, comme elle, qui oeuvrent pour la libération des femmes du continent et pour plus de justice sociale. Son parcours et son engagement pour la cause des jeunes filles togolaises est une vraie source d’inspiration. Je lui souhaite beaucoup de succès et de réussite dans la suite de sa carrière, que je suivrais avec attention. Vous pouvez la retrouver sur sa page Facebook pour suivre son actualité ainsi que la sortie de ses prochains titres.

 

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