Interview de Sylvia Serbin, auteure de « Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire : Troisième partie

Sylvia SERBIN

Dans cette dernière partie, Syvia Serbin s’exprime sur l’afroféminisme, le rôle des hommes dans l’émancipation des femmes sur le continent africain et les figures historiques féminines qu’elle admire particulièrement.

7. On constate qu’il y a un courant afroféministe de plus en plus important qui s’est construit en opposition au féminisme blanc qui se veut maternaliste, eurocentré et ne prend pas en considération les expériences des femmes noires. Quel regard portez-vous là-dessus ?

Je ne pense pas qu’il faille constamment opposer ces mouvements en fonction de leurs origines. Les contextes sont différents et chaque société sur terre a le droit d’avoir des femmes combattantes qui œuvrent pour une amélioration de leur sort, avec des pratiques qui leur soient propres, sans pour cela se référer à un exemple occidental. Avec le développement de l’éducation et la globalisation du monde, les besoins de liberté et de démocratie sont devenus des aspirations naturelles. Il n’y a pas de raison que les femmes ne participent pas à cette revendication en tant que citoyennes et agents économiques. Et elles ont raison de s’insurger quand on ne veut pas reconnaître leurs capacités et leur intelligence à agir en êtres sensés.

Cela dit, je ne suis pas vraiment informée des différentes initiatives nationales qui gravitent autour du féminisme. Je suis d’accord avec vous que pendant longtemps – je ne sais pas si ça a changé maintenant -, les féministes occidentales ont cru qu’elles seules avaient la capacité d’impulser un mouvement et que les autres devaient suivre. Ça ne les intéressait pas de savoir que dans d’autres pays des femmes avaient lutté, peut-être même bien avant elles, pour défendre leur pays, participer au développement de leur territoire, préparer un avenir meilleur pour leurs enfants, et enfin pour préserver les acquis de la femme dans la société. Tout ça aussi peut s’associer à du féminisme, même si les méthodes ne sont pas les mêmes et que ces femmes sont moins visibles que les occidentales.Mon livre ne parle que de femmes noires qui se sont battues spontanément pour leur liberté au cours des siècles.Elles n’ont pas eu besoin que des Blanches viennent leur donner des leçons de courage et de dignité pour le faire !

8. Il y a cette idée préconçue en Afrique selon laquelle le féminisme ne serait pas « africain ». Que répondez-vous à ceux qui affirment cela?

Ça, ce sont les gens qui vous opposent toujours les traditions ancestrales quand les femmes revendiquent des droits. Il faut répondre à ces gens que l’histoire de l’Afrique, même ancienne, regorge d’exemples de leadership féminin ! C’est parce que ces exemples ont été étouffés qu’on les a oubliés, mais interrogez les griots, les traditionnistes ou même vos grands-parents : ils vous citeront toujours une femme d’une remarquable force de caractère qui, à telle ou telle époque, a fait marcher tout un village ou un pays à la baguette!

9. Selon vous, quel rôle les hommes africains peuvent-ils jouer dans la lutte pour l’émancipation des femmes sur le continent ?

Il m’est difficile de répondre à leur place. Aujourd’hui, en Afrique comme ailleurs, la compétition pour le pouvoir se joue aussi entre hommes et femmes. Donc, en règle générale, ils n’ont pas intérêt à ce que les femmes acquièrent davantage de droits et de confiance en elles pour venir ensuite les concurrencer à tous les niveaux, et contester l’autorité dont ils se croient souvent investis de droit. Même des intellectuels brillants aux discours progressistes ont parfois des comportements machistes envers leurs épouses. Regardez aussi comment, dans nos pays, des jeunes femmes qui ont réussi professionnellement et disposent d’une indépendance financière appréciable, se retrouvent « sur le carreau »quand elles veulent se marier et fonder un foyer. Les hommes de leur niveau leur préfèrent souvent des compagnes aux personnalités plus effacées. En tous cas, on observe un plus fort taux de célibataires parmi ces femmes forgées dans la modernité.

Or le célibat n’est pas toujours bien vu socialement, ni par la famille ni par la société. Et puis ces femmes peuvent souffrir de solitude. Alors elles se retrouvent parfois « deuxième ou troisième bureau », c’est-à-dire maîtresses d’hommes mariés, quand elles ne se résignent pas à s’offrir un jeunot qui monnaiera son affection et profitera des avantages à tirer de ce cœur solitaire matériellement intéressant. Il y a un bouleversement des mentalités dans ces sociétés encore confrontées au dilemme traditions/modernité, et ce n’est pas toujours facile pour une femme consciente de sa valeur, de s’épanouir comme elle le souhaiterait.

Évidemment il ne faut pas généraliser. Il y a bien sûr des Africains qui soutiennent le combat pour l’amélioration des conditions de la femme sur le continent. Mais je ne suis pas certaine qu’ils constituent la majorité. Je crois surtout que c’est une question d’éducation. C’est à nous, mamans, d’élever nos fils dans le sens du respect de leurs sœurs, et des femmes en particulier. Qu’ils acceptent aussi de leur faire confiance et qu’ils admettent qu’elles puissent aspirer à autre chose que de voir les hommes prendre constamment des décisions qui les impliquent elles-aussi. Beaucoup d’hommes modernes considèrent encore leur femme comme un être mineur plutôt que comme une partenaire capable de participer à l’édification de leur destin commun.

 

Reines d'Afriques

10. Vous sortez bientôt un ouvrage sur les femmes et le panafricanisme. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je suis effectivement attelée à la rédaction d’un nouvel essai sur les résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire avec, en toile de fond, les contextes de l’esclavage, des conquêtes territoriales, de la colonisation, des droits civiques, de l’apartheid, etc. Et je montre aussi comment le Panafricanisme des origines s’est inspiré de ces résistances. Là encore, ces contributions féminines ont souvent été occultées. Évidemment, il n’est pas du tout aisé de s’investir dans des recherches qui concernent un champ spatio-temporel aussi large ; et comme je n’ai pas non plus réussi à trouver des aides pour financer mes travaux, ça prendra du temps. J’ai essayé de solliciter des sponsors ou des Fondations,sans succès.J’espère que je ne serai pas contrainte de baisser les bras en cours de route. Je compte me battre quel que soit le temps que cela me prendra. Mais je vous informerai quand le projet sera abouti et si je trouve un éditeur.

11. Pour terminer, quelle est l’héroïne ou la reine africaine dont le parcours vous inspire le plus ?

Quand on travaille autant d’années à reconstituer la vie de tels personnages, on finit forcément par s’attacher à certaines figures. J’ai évidemment été impressionnée par la personnalité d’Anne Nzinga d’Angola, j’ai été touchée par la résistance désespérée d’une NdeteYalla face à la colonisation française du Sénégal, j’ai été bluffée par l’audace d’une Kimpa Vita qui voulait sauver le royaume du Kongo de la convoitise portugaise.

Mais au-delà de ces héroïnes qui bénéficiaient du soutien de leur peuple, je me suis davantage identifiée aux sursauts de femmes seules contre l’adversité. Comme Saartjee Baartman dite la Vénus Hottentote, qu’un film français a honteusement voulu faire passer pour la complice de sa situation en prétendant qu’elle travaillait pour un contrat, alors qu’elle était traitée par les Blancs qui l’ont arrachée d’Afrique du Sud, puis par son propriétaire français, comme une bête de foire et une esclave sexuelle !

Il y a aussi, la Mulâtresse Solitude, résistante guadeloupéenne au rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802, ou encore la courageuse anti-esclavagiste Harriet Tubman qui a fait échapper des centaines de Noirs de l’enfer des plantations sudistes. Et puis enfin Salou Casais, cette noble malienne originaire de Gao, très cultivée et lettrée en arabe, qui au 15e siècle a suivi son mari français jusque dans la région de Toulouse où elle a vécu presque en recluse parce que la bonne société dont était issue son mari n’acceptait pas la présence d’une Négresse dans un tel milieu. Cette Africaine était pourtant d’une grande classe et elle a aidé son mari à rédiger un dictionnaire de français-latin-songhaï ainsi qu’un manuscrit sur la relation de son voyage en Afrique.

 

Pour conclure, je tiens à remercier Sylvia Serbin pour sa disponibilité et sa gentillesse. Cette interview, riche d’enseignements, permet de saisir l’importance de (re)placer la femme noire dans l’histoire de l’humanité. Comme je l’ai exprimé dans la première partie de cette interview, l’ouvrage de Sylvia Serbin revêt une importance particulière pour moi car il m’a permis d’affermir mon estime de moi en tant que femme noire. En outre, je le trouve également important car il s’inscrit dans une entreprise de réappropriation de nos modes de narration et de notre histoire.

J’attends donc avec impatience le prochain ouvrage de Sylvia Serbin et je ne manquerais pas de vous en informer ici dès qu’il sortira. 🙂

 

 

 

 

 

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